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La malédiction des sorcières

« Il n’y a aucune échappatoire. La roue tourne encore et encore, et, quoi que nous fassions, nous sommes déjà condamnées. »


La femme qui venait de parler se tourna vers sa descendante. Mince et belle, les cheveux blancs et le port altier, elle ressemblait à l’une de ces déesses nordiques qui président au gel et aux sources des montagnes. Malgré ses soixante-dix ans bien sonnés, on voyait très peu de rides sur son visage à la peau pâle.

« Tu as étudié le karma dans tes livres, tu sais ce que cela signifie. Nous sommes victimes de la malédiction des sorcières… »


Accoudée sur sa table, le visage dans les mains, Marissa regardait son ancêtre avec une curiosité mêlée d’agacement.

« Tu ne peux pas dire cela, Maeve, après toutes mes recherches dans les philosophies orientales ! Je suis même devenue bouddhiste pour m’en délivrer ! »

La vieille femme eut un petit rire. Sa main, élégante dans son corsage à manches noires, s’agita avec désinvolture dans les airs.

« Question de sang, fit-elle, en trempant ses lèvres dans son verre de vin rouge. Tu pourras fuir où tu le souhaites, cela ne t’empêchera pas de suivre le même destin. Souviens-toi : nous pouvons nous éblouir tant que nous le voulons dans les illusions du monde, mais la mort nous en dépouille toujours à la fin. »

« Mais je… »


Maeve haussa les épaules et croisa les jambes d’un geste étudié, tout en reposant son verre sur la table. Elle lança à sa descendante un regard navré.

« On t’a vendu de belles paroles, voilà tout. Un fatras de fadaises au sujet de l’illumination et de la discipline… La vérité, c’est qu’aucune sorcière de notre famille ne peut arriver à quoi que ce soit. Car nous avons été créées pour obéir… »


La paroles tournaient en boucle dans la tête de Marissa alors qu’elle rentrait chez elle.

Obéir.

Obéir à qui, à quoi ? Pour quoi faire ?

N’avait-elle pas souffert assez en héritant des tares de sa famille maternelle ? Elle s’étudia soigneusement dans le miroir. Une cascade de boucles brunes encadrant un visage fin constellé de taches de rousseur lui révéla son innocente beauté.

Maeve, malgré ses insupportables airs supérieurs, disait malheureusement vrai.


Toutes les grandes entreprises dans lesquelles s’était lancée la jeune femme pour faire fortune avaient échoué. Toutes ses tentatives de trouver un travail restaient au point mort. Et, malgré son intelligence hors du commun, elle était toujours aussi désespérément seule.

Elle avait cru au départ que c’était la société qui n’était pas adaptée.


Puis elle s’était dit qu’elle y mettait de la mauvaise volonté et que tout était de sa faute. Si elle ne trouvait pas de travail, c’était parce qu’elle n’acceptait pas ce qu’on lui proposait. Elle était trop orgueilleuse. Et surtout, elle était trop paresseuse pour se discipliner. Il fallait donc, selon des termes bien connus des milieux militaires, qu’elle « se reprenne en main ».


C’était de là que partait l’idée du monastère bouddhiste au départ. Elle avait vu dans un guide qu’il existait des formations spirituelles tous frais payés et s’était lancée dans l’aventure, abandonnant famille et amis au passage.

Et, dans une certaine mesure, la discipline lui avait fait du bien.

Mais, après trois ans à surveiller les rizières, elle avait voulu revenir dans son pays d’origine.

Une grossière erreur.

En Chine, au moins, elle travaillait pour compenser le gîte et le couvert.

Ici, c’était le désert. Un désert absolu qui lui préconisait de choisir ce qu’elle voulait faire. Quelque part, de choisir ce qu’elle voulait être aussi.

Mais, pour cela, il lui faudrait du travail.

Elle avait l’amère impression d’avoir échoué.

« Trois ans de retraite pour ça ! »


Elle lança un regard furieux aux photos des ancêtres accrochées au mur de sa chambre. Personne ne l’avait avertie que vivre serait aussi compliqué. Et tous semblaient avoir été parfaitement heureux dans leur existence dépourvue de sens. Comme si elle pouvait se réjouir d’organiser des garden-parties ou d’appeler des gens au téléphone.

Marissa voulait être une artiste.

Ce qui était loin d’être acquis.


Elle attrapa une feuille blanche et se mit à dessiner rageusement. Des visages qu’elle connaissait surgissaient sous ses mains, lui renvoyant des mines hautaines et des sourires figés. Les femmes de la famille. De parfaites vitrines qui n’avaient jamais rien accompli dans leur vie, à part épouser de riches industriels. La quintessence de la grâce, du raffinement -et de l’hypocrisie. Elle se souvint de la délicatesse avec laquelle sa grand-tante s’était essuyée les lèvres après le repas, puis de la main qu’elle lui avait tendue ensuite. Une main fine, aux ongles longs soigneusement manucurés. Une main de sorcière. Maeve avait souri.

« Ma fille, tu ferais mieux d’accepter ton destin. Sinon, tu passeras ta vie à le fuir. Et, crois-moi, celles qui ont tenté de faire comme toi par le passé ont rarement bien fini. »

Existait-il réellement une malédiction dans la famille ?


Nerveuse, elle rata son trait. Le papier se froissa sous ses gestes fébriles.

Un instant plus tard, elle composait un numéro au téléphone.

Un numéro qu’elle s’était juré de ne jamais appeler.


Enfant, on lui avait raconté beaucoup d’histoires sur le pouvoir des sorcières. Ces femmes incroyablement puissantes, pourtant vouées à se renier elles-mêmes, ne naissaient qu’au sein des grandes familles de sang. Des aristocrates, comme aimait à le mentionner sa mère, pourtant épouse d’un petit bourgeois parvenu.

Le pouvoir se transmettait par le sang des femmes. Lorsqu’une fille naissait, elle était portée à la matriarche et aïeule de la lignée, qui mesurait en un regard ses potentialités dormantes. Toutes ne devenaient pas sorcières ; mais celles qui possédaient de tels pouvoirs voyaient leur vie soigneusement tracée. Celles qui tentaient d’échapper à leur destin finissaient folles, mortes ou condamnées à perpétuité. On disait qu’hors de la famille, rien n’était possible pour elles ; et c’était à cela que Marissa venait de se heurter.


Avant même que son interlocuteur ne décroche, elle sut qu’elle avait fait le bon choix.

Le plus raisonnable.

« Armando au téléphone. »

La voix était grave et bien timbrée. Elle avait un léger accent italien, trace d’un métissage d’un arrière-grand-père avec une influente famille de Naples.

L’homme était le chef du clan familial et le dépositaire de tous ses secrets. C’était également celui qui possédait la fortune la plus imposante.

Lorsqu’elle avait décidé de partir en Chine, c’était lui qui l’avait déshéritée.

Elle fit un effort pour maîtriser le tremblement de sa voix.

« C’est Marissa. »

« Marissa, quelle bonne surprise ! Tu t’es décidée à revenir dans la famille ? » chanta la voix au téléphone. Derrière la façade apparente de bonhomie, elle discerna des notes tranchantes comme celles d’un couperet.

« J’aurais besoin d’informations. »

« Je vois… »

Marissa ne savait pas ce qu’il voyait. Mais surtout, elle n’avait aucune envie de prolonger la conversation. Un silence inconfortable s’établit à l’autre bout du fil.

Il valait mieux qu’elle en finisse vite.

« Je voudrais en savoir plus sur les sorcières renégates. »

Elle entendit le bruit de deux mains que l’on frappe l’une contre l’autre. « Les sorcières renégates ! » répéta Armando au téléphone. « Merveilleux ! C’est une excellente idée. Comment sais-tu que je possède ces archives ? »

« Parce que toutes les informations confidentielles qui concernent la famille sont soit disparues, soit dans ta bibliothèque », voulut-elle dire, mais elle se retint au dernier moment.

« Je t’envoie cela par e-mail le plus vite possible. J’ose espérer que tu viendras à notre dîner du 16 ? »

Un « oui » équivaudrait à son retour dans la norme, et dans les cases bien tracées de son destin familial. Une existence de potiche, où son individualité serait systématiquement niée au profit de l’homme – des hommes- qu’elle accompagnerait dans leur carrière grandissante.

« Je te confirme cela dans deux jours. »

Elle reposa le téléphone avec une boule au ventre.


Sur son écran d’ordinateur, les dossiers s’affichèrent. Des visages d’ancêtres, répliques parfaites de ceux qu’elle dessinait depuis des semaines, lui renvoyèrent un regard vide. Folie. Rage meurtrière. Bannissement. Suicides.

Il semblait que dès lors qu’une volonté individuelle se manifestait, celle-ci était sauvagement réprimée par le destin – et par le cercle familial.

Ici, une telle qui avait monté une entreprise champenoise à son compte avait été retrouvée pendue dans sa cave, une bouteille ouverte à ses côtés. Là, une autre qui avait été actrice dans les années 1930 finissait égorgée sous un pont par l’un de ses amants. Là encore, plus en amont dans la famille, il était fait mention d’une folle qui avait passé trente ans en asile, à se prendre pour un chien.

Toutes les informations se recoupaient en un point : quelque chose s’opérait dans la psyché de ces femmes lorsqu’elles parvenaient à la trentaine.

Trente ans, c’était l’âge qu’aurait Marissa dans quelques jours – très précisément le 16 février. Une coïncidence pour le moins dérangeante. Elle se replongea dans les dossiers.

Fait étrange, il n’y avait jamais deux de ces renégates sur la même génération. Le fil semblait remonter de mère en fille, de tante en nièce jusqu’à l’année 1632. Puis il disparaissait faute de sources.

Si malédiction il y avait dans la famille, elle remontait à très loin.


Ca et là, des noms revenaient entre les générations, qui se répondaient comme en écho. Elle avait noté trois « Catherine » et deux « France ». Plusieurs de ces femmes portaient en outre des dérivés du prénom « Marie ». Comme si la menace se retrouvait non seulement dans le sang, mais aussi dans la parole.

L’un de ses ancêtres, un prêtre allemand qui se targuait de philosophie, avait écrit en latin un texte sur ce qu’il nommait l’hystérie familiale, suite au traumatisme violent que lui avait causé la mort de sa mère lorsqu’il avait six ans. Marissa mobilisa ses meilleurs souvenirs d’école déchiffrer la page. Entre les références à la Bible et quelques calculs obscurs, qu’elle pensait alchimiques, une phrase attira son attention.

« A chaque génération, en vertu du pacte conclu par [tache d’encre] et Monseigneur, dixième du nom, une femme devra être sacrifiée pour la rédemption des péchés familiaux. Cela seul sera à même d’assurer à la lignée abondance et prospérité. »

D’où cette information venait-elle ? Mystère.

Qui était Monseigneur ? Sans doute l’un de ses ancêtres éloignés issus de la noblesse. Quant au nom de l’autre contractuel, il semblait avoir été soigneusement évité.

En ce qui concernait le « péché » de la famille, des pages et des pages avaient été écrites par le prêtre à ce sujet. Elle n’était pas sûre de vouloir les lire.

Les mots de « sang », « adultère », « viols », et autres choses non moins horribles lui sautèrent aux yeux. Il y en avait, pour ainsi dire, à chaque génération. Et la liste continuait sur deux siècles.


Marissa avala nerveusement sa salive.

Sa famille si belle en apparence n’était pas si pure que ce qu’elle semblait montrer. C’était très différent de tout ce qu’on lui avait raconté jadis.

Même Maeve, avec toute sa finesse, était encore très loin de la vérité.


Le sacrifice consenti à chaque génération était, en quelque sorte, celui d’un bouc-émissaire chargé du poids de tous les crimes familiaux. Et cette personne, assimilée au démon lui-même, devenait renégate, tandis que les autres membres de la famille continuaient de s’enrichir et de nouer des destinées.


Il n’y avait pas de malédiction des sorcières.

Juste un système familial à bout de souffle qui tentait de fuir le poids de ses péchés.


Si Marissa était choisie par le système pour mourir, elle ne pourrait pas s’en libérer. Car les forces qui étaient en jeu dans cet affaire étaient plus fortes qu’elle.

Elle portait sur ses épaules six cent ans de culpabilité.

Dès lors, qu’elle rejoigne la famille ou non n’avait plus aucune importance. Elle espérait qu’Armando serait content ; comme d’habitude, il avait fini par gagner.

L’écran du téléphone brilla faiblement tandis qu’elle composait son dernier message.


« Je viendrai. »


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