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Vimana



Martha leva les yeux vers le ciel.

Les nuages pourpres lui renvoyèrent leur éclat insultant.

Cela faisait dix ans qu’on ne voyait plus la lumière des étoiles. « Pollution atmosphérique », avait-on dit. « On en est arrivés là à cause de vous, parce que vous ne respectez pas les consignes du gouvernement. »


Martha doutait que les gaz d’échappement et les pets des vaches aient suffi, à eux seuls, à générer cette situation apocalyptique. Mais on ne s’opposait pas ouvertement à la pensée du Régime sous peine d’être lynché publiquement.

Même lorsqu’on avait un prix Nobel de physique.

Elle soupira et, comme tous les soirs, envoya une pensée à sa mère qui l’attendait là-haut. Dans quelques années, elle la rejoindrait peut-être.


Mais, en attendant, elle avait une conférence à faire.


Ses doigts s’activèrent sur l’écran de son téléphone. Pour accéder à la plate-forme de streaming en ligne, il fallait passer par 5 VPN différents. Ainsi, les données cryptées restaient inaccessibles aux espions du Régime. En théorie. Au plafond, les ampoules clignotèrent. Elle soupira.


Elle n’était jamais à l’aise avant de prendre la parole en public. Malgré le masque d’intervenante qu’elle devait porter jusqu’aux yeux, le risque d’être identifiée restait bel et bien présent. Elle entra son mot de passe sur l’écran d’accueil et rejoignit la salle d’échanges virtuelle. Des applaudissements lui souhaitèrent la bienvenue.

Elle sourit et remercia l’assistance. Au centre de la salle trônait un modèle réduit de son dernier prototype d’aéronef. L’engin, plus vrai que nature, était fait d’un alliage extrêmement léger de produits spirituels et alchimiques, qui ne se mettait en mouvent que grâce à la science de l’esprit. Elle appréciait l’effort que cela avait dû demander aux ingénieurs. De toute évidence, son dernier article sur les usages de l’énergie cinétique dans les vimanas avait été apprécié.


Aujourd’hui, leurs recherches en étaient encore à leurs balbutiements. Pourtant, cela ne faisait aucun doute : un jour, ils seraient capables de voler avec ces machines. Les instructions de préparation à l’usage des pilotes dans les textes étaient assez détaillées pour parvenir à un résultat, sinon immédiat, du moins suffisamment précis pour être recherché.

Les travaux de Martha se concentraient pour le moment sur une seule théorie : celle de l’usage de la physique quantique dans la mise en mouvement de l’aéronef, par le biais des centres énergétiques des aspirants-pilotes.

Pour ce faire, elle avait longuement insisté pour plonger tous leurs étudiants en méditation profonde pendant trois heures chaque jour. Mais ils s’étaient heurtés à une grave difficulté.

Le corps et l’esprit des apprentis-pilotes résistait à l’entraînement. Il n’était pas rare que les aspirants présentent des signes d’extrême fatigue ou de tristesse profonde. Détournés des gratifications matérielles immédiates, les étudiants s’étaient heurtés aux traumas de leur passé. Certains traversaient des crises existentielles. D’autres n’avaient pas pu supporter la pression de l’entraînement et s’étaient enfuis.

C’étaient les mêmes que l’on retrouvait à présent parmi les serviteurs les plus zélés du Régime.


Ce qu’elle avait à dire aujourd’hui n’était pas facile.

C’était le constat d’un échec humain.


Les yeux fixés sur l’assistance, Martha annonça le résultat de ses recherches. Elle détailla les protocoles scientifiques en vigueur, l’accompagnement physique et mental des pilotes, la nature et les modalités des tests d’aptitude ainsi que les critères de vérification. Elle mentionna les références et les statistiques. Pour en arriver à une seule et même conclusion : malgré tout leur équipement, et malgré toute la bonne volonté des apprentis-pilotes, les tests avaient échoué.

Sous le flot nourri des questions de l’assistance, elle expliqua que le domaine auquel ils avaient été confrontés dans leurs recherches dépassait les ressources de la science. Elle-même avait été déroutée par les questions de certains pilotes, qui lui demandaient « pourquoi ils n’arrivaient toujours pas à faire se mouvoir les objets par leur simple volonté ».

Dans un autre contexte que celui-ci, ses auditeurs auraient éclaté de rire.

Pourtant, ils semblaient sérieusement concernés.

Les mots de contrôle mental, de pouvoirs yogiques, de thérapies par électrodes et de médiumnité furent lancés dans la foule. Les propositions les plus absurdes furent évoquées comme les seules solutions possibles. Une myriade d’opinions non-conformes se fit entendre dans la confusion la plus totale.


Ils n’avaient même plus besoin d’opposants pour les discréditer, ils s’en chargeaient tout seuls.


Les pages de son discours claquèrent sur la table.

« Je vous en prie, un peu de calme. »

La vague mouvante s’apaisa. Martha reprit la parole.

« Nous avons certes surestimé la difficulté du projet. Mais nous ne nous avouons pas vaincus. Et tant qu’il existera encore une personne parmi vous capable de croire à l’existence de la Source, notre travail ne se sera pas fait en vain. »

Elle inspira profondément. Ses mains, crispées sur la tribune, tremblaient.

« Nous avons tous fait des sacrifices pour assister à cette conférence ce soir. Certains plus que d’autres. Certains, comme moi, sont surveillés. Certains sont menacés de mort. Tous, nous partageons cette foi contre le Régime. Cette foi que nous ne pouvons pas vivre gouvernés par des machines. »

Applaudissements.

« C’est pour cela que j’ai commencé à étudier les anciens textes. Parce que j’étais persuadée que la science allait au-delà des transformations mécaniques du corps. »

« Et, en cela, ces recherches sont un succès. »

Silence. Plus personne ne protestait.

« Mes amis, l’avenir que nous souhaitons pour tous, un avenir où nous mesurerons la valeur de la Vie humaine, prendra peut-être du temps à se mettre en place. Mais c’est à nous de l’activer. »

« Les vimanas ne sont pas de simples machines. Ils réagissent à notre psyché, à nos pensées, à nos émotions. Et nous savons déjà l’impact de nos pensées et de nos émotions négatives. »

Les auditeurs approuvèrent. Les derniers bulletins d’informations du Régime leur avaient assez prouvé ce que pouvaient générer les images violentes et les discours de haine dans la société.

« Je crois personnellement que les vimanas possèdent quelque chose qui se rapproche d’une âme. Et je crois… »

Si son public n’acceptait pas sa proposition, elle en serait quitte pour une bonne dose de railleries et de quolibets. Mais elle doutait d’arriver à quoi que ce soit de nouveau dans ses recherches en continuant comme elle l’avait toujours fait.

Elle hésita une fraction de seconde. Puis elle abattit sa dernière carte.

« Je crois que nous devrions leur parler. »


La salle virtuelle grésilla et se brouilla de parasites. En une fraction de seconde, sa connexion venait de s’effondrer.

Elle éteignit et ralluma son téléphone. Sans succès.

Son ordinateur ne répondit pas davantage à ses tentatives pour le faire fonctionner.

« Erreur système », lut-elle lors de sa troisième tentative, avant de sentir une légère odeur de plastique fondu. Ce qui ne pouvait signifier qu’une chose : son ordinateur avait été mis hors-circuit.

Ce qu’elle redoutait venait de se produire : ils avaient été dénoncés.

Son téléphone, soigneusement broyé, disparut dans la cuvette des WC.


Il fallait partir.

L’allumette tomba sur le plancher avec un chuintement satisfaisant. Un plancher qui avait vu grandir sa famille depuis cinq générations.

Sa mère ne le lui pardonnerait jamais.


Elle attrapa son sac de sécurité et en fit rapidement l’inventaire. Quelques cartes de crédit, des clés qui ne lui servaient plus à rien, un faux passeport et quelques liasses de billets. Grâce au ciel, elle vivait seule.

Elle passa dans la salle de bains et récupéra sa trousse de premiers secours. Au passage, quelques flacons de médicaments contre l’anxiété se fracassèrent au sol, répandant pilules et éclats de verre dans la baignoire. Les éprouvettes contenant ses échantillons de sang suivirent le même chemin.

Au sous-sol, elle récupéra les rations de survie dans ses réserves, puis elle referma soigneusement les placards à clé.

L’emplacement de son local de survie était indiqué sur les cartes de la résistance. Qui sait, un jour il servirait peut-être à quelqu’un.


La radio de secours se mit à crachoter le SOS d’alerte. Envoyé par un de leurs membres infiltré parmi les forces de l’ordre, il ne pouvait signifier qu’une seule chose : ils étaient désormais considérés comme recherchés. Leurs informations personnelles avaient dû être récupérées lors du crash système -et ce, malgré toutes leurs précautions.


Martha enfila son masque à oxygène et s’engouffra dans la cour sous une odeur toujours plus forte de brûlé. Il lui restait une dernière chose à faire : faire disparaître le vimana.

Ses mains firent coulisser la double porte. Devant elle, la coque argentée l’attendait.

Il avait toujours été là, dans son garage. Si facile d’accès.

Trente ans de recherches réduites à néant.


« Je suis désolée. »

L’engin répondit par un léger sifflement.

Machinalement, comme elle le faisait toujours, elle lui répondit.

« J’ai bien peur que cela ne soit la meilleure solution, tu sais. »

Frémissement de la structure. L’engin venait-il de bouger ? Ou était-ce la chaleur qui lui donnait le vertige ?

Elle effleura de sa vieille main le métal lisse.

« Tu vas me manquer. »

L’engin vibrait légèrement sous ses doigts. Elle avait l’impression qu’il protestait.

« Je ne veux pas te quitter non plus. Mais je ne peux pas monter à bord. Tu sais bien que mon corps n’est pas adapté. »


Elle avait peu de temps pour réfléchir. Il fallait qu’elle récupère sa voiture avant que l’incendie ne se déclare. Mais surtout, elle ne pouvait pas courir le risque que le vimana soit découvert.

Sa main se referma sur le boîtier de sécurité et activa un code qu’elle était seule à connaître.

« Il nous reste dix minutes, à toi comme à moi », murmura-t-elle.

Modulation dans les graves.

Le vimana lui répondait peut-être.

S’il lui répondait, elle ne pouvait pas laisser passer cette occasion.

« Je vais laisser la porte ouverte. Si tu m’entends, pars. Pars loin d’ici, dans un endroit où personne ne pourra te retrouver. J’ai lu dans les anciens textes que les vimanas pouvaient se rendre invisibles… »

Mais qu’est-ce qu’elle faisait ? Elle ne savait même pas si cette machine pouvait l’entendre.

La vieille femme se dressa sur la pointe des pieds et posa un baiser sur la coque de l’engin.

« Adieu, Garuda. »

Puis elle enclencha les commandes de sa voiture et s’engagea sur la route de l’exil. Loin derrière, son passé s’effondrait.


Dans l’air illuminé par le cataclysme, un grand oiseau s’envola dans la nuit.






Nouvelle rédigée pour l'appel à textes de novembre de la revue La Nouve, sur le thème "Dans le Noir".

https://www.lanouve.fr

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